Fraude scientifique : publish or perish ?

En octobre dernier, Hisashi Moriguchi, un « scientifique » japonais (je mets scientifique entre guillemets car je ne sais pas si il mérite encore ce terme…) avait annoncé avoir soigné 6 patients atteints de problèmes cardiaques avec des cellules iPS (cellules pouvant se différencier dans tous les types de cellules d’un organisme, induites à partir de cellules du foie dans ce cas là). Le magazine scientifique Nature a mené une enquête.[1] Les résultats sont accablants. Moriguchi a été accusé d’avoir menti sur toute la ligne. Il a par exemple annoncé avoir réalisé ces soins à l’hôpital général du Massachusetts ; or les responsables de l’hôpital ont assuré n’avoir jamais vu cette personne. Enfin il a été accusé de plagiat dans de nombreux articles qu’il a publié.

Cette fraude d’envergure  n’est pas la seule à avoir eu lieu cette année. Dans la suite de ce post, je republie un article que j’avais écrit pour le Huffington post en juillet.

Exemple d’article retiré pour fraude, plagiat ou autres problèmes…

Le 2 juillet 2012, un triste record a été battu dans le monde de la recherche. Yoshitaka Fujii, médecin japonais, a été accusé d’avoir falsifié les résultats de 126 articles qu’il a publiés en 19 ans dans des revues scientifiques[2]. « On avait l’impression qu’il s’était assis à une chaise et avait écrit des romans sur ses recherches » a conclu le rapport du comité scientifique en charge de l’étude du cas Fujii. Le plus impressionnant est que ce médecin japonais a réussi à falsifier ses travaux de recherche au nez et à la barbe de ses collaborateurs et co-auteurs. Fujii a profité de ses nombreuses publications pour obtenir de nouveaux postes dans différents hôpitaux et des fonds de recherches. Il a également fait des demandes pour recevoir différents prix pour ses résultats.

Ces cas de fraude scientifique sont de moins en moins isolés. Le magazine scientifique Nature a annoncé en 2011 que le nombre d’articles scientifiques retirés des magazines spécialisés a été multiplié par 10 en 10 ans. Parmi ces articles retirés, 44% le sont à cause d’une fraude scientifique (falsification des résultats, plagiat…). [3] Ce problème pourrait être provoqué par la doctrine du « publish or perish » (publier ou périr), régissant le monde scientifique moderne.

« Publish or perish »

Le rapport de deux ingénieurs des mines (Guillaume Bouyt et Pierre Jeannin), publié en mars 2012, nous permet d’en savoir un peu plus sur ce phénomène. [4]

Aujourd’hui, le monde de la recherche est régi par les indicateurs bibliométriques basés sur le nombre de publications, le nombre de fois qu’elles sont citées dans d’autres articles… Ainsi les chercheurs sont affublés de statistiques, qu’ils affichent sur leurs CV au côté de leurs différentes expériences, tels des joueurs de foot affichant le nombre de buts qu’ils ont inscrit au cours du championnat.

Selon les auteurs du rapport, « si l’on veut enfermer la recherche dans le carcan bibliométrique, on pousse au crime… ». En effet les scientifiques font preuve d’astuces pour augmenter leurs statistiques. « On aura recours à l’autocitation ou au « tronçonnage » d’un travail de recherche, dont les épisodes donneront lieu à autant d’articles ». Ainsi le mathématicien Andrew Wiles a pu travailler tranquillement sur sa démonstration du théorème de Fermat en publiant pendant 7 ans ses résultats en plusieurs parties. De plus cette régence bibliométrique pousse les scientifiques à rester dans des domaines connus « au détriment de la prise de risque et des aventures véritablement créatrices» mais également à passer parfois énormément de temps à remplir des dossiers administratifs, au détriment de la recherche. Enfin, selon le rapport, « l’empire de la bibliométrie traduirait la mentalité d’une société productiviste qui aurait oublié que les biens de l’esprit ne se fabriquent pas à la chaîne ».

Pour l’instant la fraude scientifique est encore très marginale. Selon un article publié dans PlosOne en 2009, seuls 1 à 2% des scientifiques ont avoué avoir falsifié des résultats pour publier. De plus en 2011, 400 articles ont été retirés sur les 1 500 000 publiés.

La fraude dans l’histoire de la science

La falsification des résultats n’est pas nouvelle en science. Le père de la génétique moderne, le moine Gregor Mendel, fut lui aussi accusé de fraude.

Les lois de génétique que Mendel a décrites en 1865 sont des lois statistiques. Or Ronald Fisher, mathématicien émérite, démontra en 1936 que les résultats de Mendel étaient beaucoup trop beaux pour être vrais et étaient beaucoup trop proches de la théorie. En 1965, un autre chercheur en biologie, Sir Alister Hardy, démontra à son tour que les résultats de Mendel étaient d’une perfection trop grande pour être réalistes.

La revue d’horticulture Hort Science a mis en cause Mendel en 1972  dans un petit article cocasse :

« Au commencement était Mendel, ruminant ses pensées solitaires. Puis il dit : « Qu’il y ait des pois » et il y eut des pois, et cela était bon.  Puis il mit ces pois dans le jardin et leur dit : « Croissez et multipliez-vous (…)» Ainsi firent-ils et cela était bon. (…) Puis advint que Mendel rassembla ses pois et les sépara en graines rondes et ridées (…) il vit alors qu’il y avait 450 pois ronds et 102 pois ridés. Cela n’était pas bon. Car la loi stipule qu’il doit y avoir 3 ronds pour un ridé. Mendel, pris d’un juste courroux, frappa sur la table et dit : « Eloignez-vous de moi, pois maudits et diaboliques, retournez dans les ténèbres où vous serez dévorés par les rats et les souris ! » et il en fut ainsi ; il ne resta plus que 300 pois ronds et  100 pois ridés, et cela était bon. Excellent, même. Et Mendel le publia. »

Alors pourquoi la génétique moderne s’est-elle basée sur une fraude ? Eh bien tout simplement, parce que la théorie de Mendel était tout à fait exact ! Il aurait donc un peu modifié ses résultats pour coller parfaitement avec son hypothèse. Malgré cela Mendel reste un des plus grands scientifiques de l’Histoire.

Le débat sur l’importance de la bibliométrie agite le monde scientifique. Serons-nous un jour à l’abri de la fraude ? Trouverons-nous un meilleur moyen pour évaluer les scientifiques ?

Ces quelques questionnements font écho avec l’article « Critique personnelle de la pédagogie universitaire » issu du nouveau blog du C@fé des Sciences : http://ovoids.cafe-sciences.org/articles/critique-personelle-de-la-pedagogie-universitaire/

Pour en savoir plus :

-          Livre : « L’imposture scientifique en 10 leçons » par Michel de Pracontal

2 réflexions sur “ Fraude scientifique : publish or perish ? ”

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